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Expériences de rencontres entre personnes en prière : musulmans et chrétiens priant Dieu

Amitié

Il y a un an, un ami soufi m'a dit : « Rolando, ce que nous devons faire chaque matin en nous levant, c'est demander à Dieu ce qu'il veut que nous fassions, parce que ce que nous faisons, nous ne le faisons pas seuls, sans son aide ». Cette idée hante mon esprit depuis lors, elle vient d'un ami et cet ami musulman m'aide à vivre et à donner un sens à ma prière. Bien sûr, c'est un homme en quête de Dieu, et sa quête de Dieu encourage la mienne. Sans rien préméditer, nous avons fait notre chemin ensemble, lui en tant que musulman et moi en tant que chrétien, nous nous aidons mutuellement et notre amitié ouvre des chemins vers Dieu. C'est ainsi que le désir de faire un pèlerinage islamo-chrétien est né l'année dernière, et sans chercher beaucoup de théories, nous l'avons laissé mûrir dans la prière et avec le temps ce qu'il serait. Sans doute Dieu vient à notre rencontre et nous prépare le chemin, mais nous devons le parcourir, et ce parcours se fait dans la confiance, sans confiance il est difficile de marcher vers l'inconnu et cela forge notre foi, car sans doute Dieu la renforce et nous fait entrevoir ce que nous savons mais que nous devons expérimenter, c'est-à-dire que Dieu nous dépasse toujours, et que lorsque nous avançons en lui faisant confiance, il ne nous déçoit jamais.

Marcher ensemble

Marcher ensemble vers Dieu, bien sûr, ça sonne bien, mais n'oublions pas que l'un est musulman et l'autre chrétien, et que ni l'un ni l'autre ne veut cesser d'être ce qu'il est, mais nous avons cette certitude intérieure que Dieu nous accompagne sur le chemin et que c'est pour cela que nous pouvons marcher dans la confiance. Lorsque les obstacles tombent et qu'il n'y a plus de barrières, on fait l'expérience de Dieu. Ces obstacles peuvent être des préjugés, de mauvaises expériences du passé ou un chemin inconnu. Il faut une certaine subtilité pour sentir spirituellement ce que Dieu veut, il faut une certaine connaissance des mouvements intérieurs du cœur qui s'expriment par la paix, la sérénité, la confiance, la peur, l'inquiétude, le malaise.

Il faut de l'abandon et de la confiance, beaucoup de prières et de questionnements, des confrontations et des remises en question pour voir les chemins qui ne doivent pas être empruntés ou ceux qui peuvent l'être même s'ils n'ont pas été empruntés.

À l'écoute du cœur

Il y a quelque temps, j'ai lu dans Thérèse de Lisieux une pensée qui m'a guidée personnellement et que j'apprécie quand je la vis : Dieu « m'a fait désirer ce qu'Il voulait me donner »[2]. Oui, sans doute c'est le cœur qui reçoit les motions de l'esprit, et il faut savoir les lire, les sentir, prier, et puis finalement, ce chemin ne se fait pas tout seul, dans l'autre, Dieu met les mêmes désirs, et comme il semble admirable que l'autre qui n'est pas chrétien comme vous, mais musulman, ait les mêmes désirs, et soit arrivé par d'autres voies à ressentir le même désir. Une nouvelle compréhension de Dieu est née. Dieu nous dépasse infiniment et nous amène à désirer l'inouï. Ma pensée évoque le testament spirituel de Christian de Chergé dans lequel il dit que sera libérée sa plus lancinante curiosité : « Voici que je pourrai, s'il plaît à Dieu, plonger mon regard dans celui du Père pour contempler avec Lui ses enfants de l'Islam tels qu'Il les voit,... »[3].

Jésus inspire toute prière

Je ne cesse de m'inspirer de Jésus, pour moi sa vie est centrale : « ce n'est plus ici ni à Jérusalem que les vrais adorateurs adoreront Dieu, Dieu est esprit et vérité, et les vrais adorateurs l'adorent en esprit et en vérité » (Jn 23-24). Il y a des années, une image m'avait pénétré et imprégné mon esprit, celle de Benoît XVI priant dans la mosquée bleue d'Istanbul, son regard priant et son silence m'avaient tout dit[4]. L'amitié de François avec l'imam Ahmed Al Tayyeb, qui sera concrétisée dans le document sur la fraternité humaine, m'a sauté à l'esprit[5]. Oui, l'Église de Jésus-Christ m'encourage à découvrir qu'elle est une mission sur terre, et qu'elle se développe dans la mesure où nous accueillons l'Esprit Saint qui nous pousse et nous envoie dans le monde, et nous appelle à tisser des liens d'amitié, de fraternité, d'engagement social et de prière avec les croyants d'autres religions. Les temps des guerres de religion, qui continuent parfois à imprégner nos relations, sont derrière nous, mais nous sommes appelés à les vivre d'une manière nouvelle et humaine.

La mission comme dialogue et comme salut

Un petit livre m'est tombé entre les mains qui se veut une petite théologie de la mission, de la mission aujourd'hui, du cardinal Jean-Marc Aveline, archevêque de Marseille, et c'est de ce livre que je m'inspire pour retranscrire le texte suivant :

« On ne saurait donc opposer, comme on l’entend parfois, le dialogue e tla mission. Il s’agit plutôt de vivre le commandement de la mission dans l’attitude spirituelle du dialogue, elle-même inspirée du geste de Dieu dans sa révélation. En définitive, le plus étonnant n’est pas que les chemins des hommes vers Dieu soient multiples, mais plutôt que les chemins de Dieu vers l’humanité soient toujours adaptés à la situation culturelle, sociale, religieuse, irréligieuse, areligieuse, athée, de chaque personne humaine. Telle est l’action de grâces profonde de tout missionnaire qui se découvre sans cesse précédé dans toutes les Galilée des nations où il est envoyé  (Mc 16, 7)[6].

Indubitablement, Dieu est là, dans les Galilée du monde, et comme le disait Jean-Pierre Schumacher, rescapé de Tibhirine, « notre travail est de dépister l'action de l'Esprit Saint à l'œuvre chez nos frères musulmans »[7]. Une conviction claire est que l'Esprit Saint est à l'œuvre en tout être humain, et notre tâche est donc de chercher expressément le visage de Dieu dans l'autre, qui professe une autre religion et qui porte en lui le même Dieu qui nous a tous créés, car nos fibres les plus intimes sont marquées par le même Artisan, et c'est le même souffle de vie qui nous incite à Le chercher.

Ribat-el-Salam

Il y a quelques années est né en Algérie le Ribat-el-Salam[8], fondé par Claude Rault et Christian de Chergé. Il se résume à des réunions de prières islamo-chrétiennes. Lorsque nous, Missionnaires Xavériens, sommes arrivés au Maroc il y a trois ans et demi, nous avons voulu nous joindre à cette nouvelle mission et nous ouvrir au dialogue interreligieux d'un point de vue spirituel, c'est-à-dire par la prière. Certaines circonstances, que je ne citerai pas pour ne pas entrer dans les détails, ont permis la rencontre entre les membres de la Tariqa Alawiya de Tétouan et les Missionnaires Xavériens de Fnideq. Et petit à petit, nous nous sommes retrouvés grâce à ce que je considère comme une graine déjà semée par d'autres, et qu'il nous appartient d'observer et de savourer dans ses germes, en contemplant la nouveauté de sa plante.

Mgr Claude Rault, évêque émérite du Sahara algérien (diocèse de Laghouat-Ghardaia) et actuellement membre du Service national de rencontre avec les musulmans de la Conférence épiscopale de France, qui était à Tétouan pour une session sur l'Évangile de Marc pour les novices des Petites Sœurs de Jésus, nous a accompagnées à l'une de nos réunions de prière et nous a rappelé certains principes de cette prière :

  • Chacun de nous doit être ce qu'il est, qu'il soit musulman ou chrétien.
  • L'expérience de Dieu de l'autre m'aide à grandir dans ma foi.
  • Notre unité réside dans la recherche de Dieu à travers nos diverses pratiques de foi.
  • Il ne s'agit pas d'un amalgame, mais de s'identifier pleinement à sa foi et d'être touché par l'expérience spirituelle de l'autre.
  • Il y a des moments de prière musulmane auxquels les chrétiens assistent par leur simple présence et des moments de prière chrétienne auxquels les musulmans assistent par leur simple présence[9].

Conclusion

Il ne fait aucun doute que nous nous engageons sur un chemin peu fréquenté, un beau chemin, à la fois intrépide et attrayant, sur lequel nous devons nous arrêter et réfléchir, mais qui s'expérimente et s'évalue à travers la vie de foi et de prière : « à leurs fruits, vous les reconnaîtrez. C'est un chemin sur lequel nous devons nous arrêter et réfléchir, mais qui s'expérimente et s'évalue à travers la vie de foi et de prière : « vous les reconnaîtrez à leurs fruits... » (cf. Mt 7, 16-20). Sur ce chemin, la dimension spirituelle est très importante, car notre présence doit être enracinée en Dieu : «Les musulmans attendent le témoignage de vrais chrétiens, le témoignage de vies données, car ils ont été transformés par la présence intime de la Transcendance rendue par la grâce désirable, communicable et délectable»[10]. La nouveauté du XXIe siècle, avec ses défis pour l'humanité et pour la mission, nous invite à être des hommes et des femmes de Dieu, à tisser des liens entre les croyants des différentes religions, à construire des ponts et à offrir une expérience de Dieu au monde d'aujourd'hui, à prier ensemble et à découvrir que nous venons de Dieu et que nous allons à Dieu, comme le dit le Concile Vatican II dans le décret Nostra Aetate :

«À notre époque où le genre humain devient de jour en jour plus étroitement uni et où les relations entre les divers peuples se multiplient, l’Église examine plus attentivement quelles sont ses relations avec les religions non chrétiennes. Dans sa tâche de promouvoir l’unité et la charité entre les hommes, et aussi entre les peuples, elle examine ici d’abord ce que les hommes ont en commun et qui les pousse à vivre ensemble leur destinée.

Tous les peuples forment, en effet, une seule communauté ; ils ont une seule origine, puisque Dieu a fait habiter tout le genre humain sur toute la face de la terre; ils ont aussi une seule fin dernière, Dieu, dont la providence, les témoignages de bonté et les desseins de salut s’étendent à tous, jusqu’à ce que les élus soient réunis dans la Cité sainte, que la gloire de Dieu illuminera et où tous les peuples marcheront à sa lumière »[11].

Avec tout cet héritage spirituel de l'Eglise et poussés par l'Esprit Saint, nous avons pu initier une expérience de prière islamo-chrétienne qui a pris la forme de moments de prière, d'un pèlerinage islamo-chrétien où l'on accueille et où l'on est accueilli, d'une retraite spirituelle dans le silence et à la recherche de Dieu. Enfin, la mission a beaucoup à voir avec la prière, comme le disent les Constitutions des Missionnaires Xavériens : « La prière est la première activité du missionnaire, le soutien de sa fidélité et de son engagement apostolique»[12]. En accueillant cette année 2024, année de la prière, en préparation du Jubilé de 2025, nous accueillons l'invitation à la vivre aussi dans la prière avec nos frères et sœurs musulmans sur la terre où ils nous offrent leur hospitalité.

Rolando Ruiz Duran sx[1]

Fnideq, Maroc

Article extrait de la revue Misiones Extranjeras: la oración y la misión. Preparación al Jubileo 2025 “te pido también por los que van a creer en mí mediante su mensaje” Jn 17,20, no 309 Abril-Junio 2024, pp 245-249. (Notre Traduction).

 

[1] Rolando Ruiz Durán sx, missionnaire xavérien, vit actuellement au Maroc ; il est diplômé en Théologie Spirituelle de l'Université Pontificale de Comillas ; il a passé 15 ans en Afrique entre le Cameroun et le Tchad en mission directe, il a collaboré à l'Animation Missionnaire à la SCAM, actuellement au Maroc, dans le diocèse de Tanger.

[2]   « Ah ! le Seigneur... toujours Il m'a donné ce que j'ai désiré ou plutôt Il m'a fait désirer ce qu'Il voulait me donner. « (C 31r ; Cf. Ms A, 71r ; LT 253), Thérèse de Lisieux, Œuvres Complètes, Lonrai Normandie, Cerf - Desclée de Brouwer, 1998, pp.190, 277, 608.

[3]   « Christian de Chergé, L'invicible espérance, Montrouge Cedex, 2010, p. 223 (notre traduction).

[4] Le 30 novembre 2006, c'est la deuxième fois qu'un pape entre dans une mosquée, auparavant saint Jean-Paul II était entré dans la mosquée des Omeyyades à Damas. https://www.cath.ch/newsf/benoit-xvi-se-recueille-dans-la-mosquee-bleue-d-istanbul/

[5] https://www.vatican.va/content/francesco/fr/travels/2019/outside/documents/papa-francesco_20190204_documento-fratellanza-umana.html

[6] Jean-Marc Avelin, Dieu a tant aimé le monde, petite théologie de la mission, Clamecy, Cerf, 2023, pp. 64-65 (notre traduction).

[7]  Paroles recueillies lors d'une conversation avec des jeunes Espagnols pendant les Exercices Spirituels au Monastère de Notre-Dame de l'Atlas à Midelt, Maroc.

[8] Cf. Frère Jean-Pierre, Nicolas Ballet, L'esprit de Thibhirine, Seuil, 2012, pp. 163-192.

[9] Cf. https://afrique.xaveriens.org/blog/dialogue-interreligieux/item/les-coeurs-unis-creent-la-paix-ribat-el-salam

[10] Jean-Mohamed Abd-El-Jalil, Témoin du Coran et de l'Evangile, Cerf-éditions franciscaines, Paris, 2004, p. 47.

[11] Nostra Aetate, 1

[12] Constitutions des Missionnaires Xavériens, article 43.



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